La première des choses à faire, est d'identifier correctement une fourmi.

En effet, certaines espèces sont qualifiées d'invasives : elles envahissent littéralement un territoire donné et éliminent, du coup, toutes les espèces potentiellement concurrentes. Il en résulte une diminution de la biodiversité locale, concernant principalement les fourmis (dans un premier temps en tout cas), et qui a des conséquences sur le fonctionnement de l'écosystème au niveau local (dispersion des graines, nettoyage des cadavres d'insectes et autres, prédations d'autres insectes nuisibles pour l'Homme ou ses cultures...). Pour cette raison, la première règle à suivre est d'identifier correctement la fourmi récoltée : des livres et des forums sont très bien pour ça. On n'élève jamais une espèce invasive car c'est irresponsable (liste des espèces invasives en Europe).

Seconde chose, on ne prélève jamais une colonie de fourmis.

On ne prélève que la reine à condition qu'elle soit seule, c'est à dire qu'elle vienne juste d'essaimer si elle a pondu, on la laisse tranquille.

Et enfin, on ne prélève que quelques gynes lors d'un essaimage.

La méthode de l'écureuil a un revers : plus on prend de gynes, plus c'est long de s'en occuper et on finit par se décourager et tout jeter... à la poubelle ou on les relâche.

Elever une colonie de fourmis, c'est s'engager sur la durée.

Certaines gynes peuvent dépasser les 15 ans d'existence. Et pendant ces 15 ans, elle pond et on se retrouve rapidement, si les conditions sont bonnes, avec une colonie de plusieurs milliers d'individus.

On ne relâche jamais une colonie de fourmis qui a été élevée en captivité.

En effet, en prélevant la gyne, on l'a en quelque sorte sortie du cycle naturel. Une colonie développée n'a plus rien à faire dans la nature à partir du moment ou on l'a aidé, donc on a faussé la donne. Si on veut se débarrasser d'une colonie, on la donne à une personne responsable, à un organisme, ou on la détruit (passage au congélateur). Imaginez un peu les dégâts que pourrait provoquer une colonie de quelques milliers d'individus ainsi relâchés et en plein forme? cette solution radicale vous paraît barbare? Relisez les points précédents alors : la mise en place d'une colonie de fourmis est un acte réfléchi, pas autre chose. et l'excuse habituellement lue et entendue : elle ne passera pas l'hiver ici, ce n'est pas possible est ridicule, il lui suffit de se trouver un abri comme une maison bien isolée thermiquement, et le tour est joué, en supposant qu'elle ne se révèle pas plus résistante que prévue.

On n'achète pas de fourmis ni de colonies de fourmis.

Si on est réellement passionné, on attend un essaimage dans son jardin ou dans une zone non protégées (les fourmis sont présentes partout, même en ville, donc des essaimages potentiels sont nombreux). En clair, le temps qui est passé à attendre un essaimage est mis à profit pour connaître au maximum l'espèce qui nous intéresse : on ne prend pas une fourmi parce qu'elle est belle, fashion, parce qu'on fait la collection et je ne sais quoi encore. Cette dernière phrase en fera sans doute sourire plusieurs, mais force est de constater que sur les quelques forums français traitant de l'élevage des fourmis, le constat est le même : ces quelques règles de base ne sont pas souvent respectées, à cause de l'ignorance, de la bêtise, de l'absence de patience : on veut une fourmi, voire directement la colonie, comme on veut un chiot : tout et tout de suite.

Encore un point avant d'aller plus loin :

  • le commerce des fourmis se développe, c'est tout simplement idiot, et il profite d'un vide juridique à mon sens. On appréciera également le fait que les envois de fourmis se fasse par La Poste, alors que théoriquement l'envoi d'animaux vivants (et même morts) est interdit (cf. Conditions générales de vente applicables aux prestations Courrier-Colis de La Poste), passons . D'ailleurs, si vous souhaitez acheter des fourmis, posez-vous la question suivante : le commerce des fourmis est une activité très récente, la documentation expliquant le développement d'une fourmilière de façon précise, ainsi que la détermination du moment ou elle produira des individus dits sexués et avec quelle fréquence étant très difficiles à trouver, voire inexistantes pour beaucoup d'espèces, d'où viennent les fourmis qui sont vendues?
  • le commerce comme l'échange de fourmis est une bombe à retardement : on envoie des espèces de fourmis à des endroits ou elles ne sont pas présentent naturellement : c'est une forme de pollution environnementale en cas de fuite des individus ou encore après avoir relâché la colonie parce qu'on s'est lassé (les exemples ne manquent pas avec les tortues de Floride et j'en passe).

Ceci étant dit, on peut passer à la suite.

La longueur du texte et les propos tenus ayant, je l'espère, découragé les impatients mais pas ceux qui se posent des questions avant de se décider.

L'élevage des fourmis est un bien grand mot : elles s'élèvent toutes seules, l'éleveur n'est là que pour veiller à ce qu'elles ne manquent de rien.

Les exemples de contenant permettant de pratiquer l'élevage de fourmis ne manquent pas :

  • le plus simple : le tube à essai;
  • la boite en plastique;
  • la boite de pétri;
  • la boite à vis;
  • la boite à hameçons;
  • l'aquarium reconverti;
  • la plaque de plâtre.
  • le syporex, connu également sous le nom de « béton cellulaire », que je n'apprécie pas du tout car potentiellement dangereux pour les fourmis s'il est mal préparé.
  • surement pleins d'autres.

Aucune solution n'est idéale pour toutes les espèces de fourmis. En me basant sur mon expérience personnelle, voici quelques exemples utilisés pour mes petites chippies, Crematogaster scutellaris (ou fourmi du liège, ou encore fourmi acrobate, une petite photographie depuis http://lioroux.free.fr). Cette espèce est typique du sud-est (mais pas seulement). Elle est capable de supporter chaleur et sécheresse estivales pour peu que son nid soit adapté. Dans la nature on la retrouve donc à creuser ses nids dans des branches de fortes section, que l'arbre soit sur pied ou mort (tronc de pin sylvestre à terre, chêne blanc sur pied, érable sur pied...). Cette fourmi ne va à priori pas attaquer un arbre sain, mais n'hésitera pas à profiter d'une blessure ou d'un « pré-trou » (en quelque sorte) réalisé par d'autres espèces arthropodes (termites, Xylocopa violacea et divers coléoptères pour ce que j'ai pu voir). Pour briser le côté idylliquement champêtre, la coquine est capable d'aller se loger dans les combles d'une maison (charpente traitée ou pas : elle ne consomme pas le bois), sous un rocher, une dalle en béton, dans une marche d'escalier, dans une boite de quelque nature que ce soit... Bref une vraie opportuniste.

Trouver la gyne.

Pour démarrer une fondation (i.e. partir d'une femelle fécondée également appelée gyne) j'ai tenté plusieurs approches que j'exposerai plus bas. La première chose à faire est de trouver la gyne. A cela, deux possibilités :

  • profiter d'une essaimage en octobre/novembre et donc acquérir des femelles littéralement gavées de réserves. Je ne vous cache pas que c'est la meilleure solution.
  • plus discutable, trouver des galles sur certaines espèces de chênes[1] en février. C'est une loterie : on peut très bien trouver une femelle en parfait état comme une autre avec des oeufs, voire une autre espèce. Ensuite il s'agit d'un prélèvement effectué sur des individus qui ont réussi à passer une bonne partie de l'hiver : solution éthiquement limite à mon goût.

Construire un nid douillet.

La femelle que l'on suppose fécondée (donc souvent ayant perdu ses ailes) en notre possession, on passe à l'étape de la mise en élevage dans les meilleures conditions possibles. Plusieurs solutions, mais ce qui marche le mieux est la boite de pétri. Je n'ai testé qu'avec les modèles en verre, diamètre 80 mm, avec deux réserves fabriquées grâce à de la pâte à modeler : une pour contenir de la vermiculite et donc de l'eau, l'autre pour contenir de la nourriture, le tout chauffé à 30°C. 100% de réussite avec des gynes prélevées lors d'essaimage (donc en novembre). Non seulement les gynes se mettent à pondre très vite, mais en plus le couvain se développe lui aussi très vite. En prime, la visibilité étant très bonne à travers la boite, on peut même prendre des photos, effectuer des comptage et/ou mesurer avec du papier millimétré (par exemple) tout ce qui se trouve dans la boite. La meilleur solution de mon point de vue, la plus pédagogique lorsque l'on compte montrer certaines choses à des élèves. Inconvénient de cette méthode : il faut ouvrir la boite régulièrement pour donner de la nourriture voire pour rajouter un peu d'eau.

Cette fourmi a beau être une espèce méditerranéenne, nécessitant théoriquement des besoins en eau faible, le fait de recréer des conditions de vie rappelant le milieu tropical (chaud et humide) lui profite pleinement. Ce constat je l'ai également fait avec d'autres espèces locales à savoir Camponotus vagus, Camponotus aethiops et enfin Messor barbarus (ces espèces étant beaucoup plus grandes, on utilisera plutôt des boites à vis ou de pêche toutes deux de petit modèle). Ceci dit, ce n'est qu'une demi surprise, puisque leurs ancêtres évoluaient en milieu tropical il y a plus de 100 millions d'années d'une part, et parce que dans tous les nids naturels que j'ai pu voir, il y avait toujours une zone plutôt humide dans laquelle étaient stockées les oeufs et les larves.

Nourrir sa colonie de Crematogaster scutellaris.

Pour ma part, le mélange initial donné, qui marche pour beaucoup d'espèces, est le suivant :

  • du lait, de préférence enrichi en protéines (le lait de bébé troisième âge convient très bien, le petit étant fier que son lait soit utilisé pour nourri des bébettes :) );
  • du sucre en très grande quantité.

Le but est d'obtenir un mélange épais et donc très visqueux. Ce mélange présente toutefois un risque pour les fourmis : exposé à la chaleur, il a tendance à se liquéfier un peu, même s'il a été donné à l'état de cristaux. Il a quand même deux avantages majeurs : il est très facile à préparer (moins de 2 minutes) et ne moisit pas du tout (du fait de la très grande concentration en sucre). Du coup, pas besoin non plus de passer par la case, ridicule, de l'achat d'aliments supposés avoir été étudiés pour assurer le développement harmonieux des fourmis.
C'est donc ce mélange que je place dans le compartiment entouré de pâte à modeler (dont j'ai parlé plus haut) dans la boite de pétri. Je n'oublie pas de mettre de fins morceaux de pâte à modeler sur le dessus : les fourmis ayant parfois tendance à marcher sur le plafond de la boite, si elles tombent dans la nourriture, elles arrivent ainsi à s'en extraire plus ou moins facilement.
Dès que la colonie atteint les 5 ouvrières, j'ajoute, en plus du mélange de base[2] de la nourriture plus carnée : asticots de mouche (achetés chez Décathlon) préalablement tués, ou encore nymphe de ténébrions (provenant d'un élevage tenu en parallèle, mais que l'on trouve facilement en grande surface spécialisée ou pas à l'état de vers) préalablement tuées aussi...
Quand la colonie commence à être importante, je ne change pas fondamentalement l'alimentation, je me contente de rajouter des restes de repas (jambon, fruits sauf les agrumes...), mais à mon avis ce n'est pas une obligation.

Deux petites remarques dans cette partie :

  • l'éleveur se doit de tuer les animaux qu'il donne à manger à ses petites protégées, ne serait-ce que par respect pour les animaux servant de nourriture : on trouve assez souvent des exemples sur la toile ou des sadiques donnent de la nourriture encore vivante à leurs fourmis. Quand on a une colonie naissante, c'est le meilleur moyen pour risquer de perdre des ouvrières, ce qui est catastrophique à ce stade, ou pour satisfaire son penchant sadique car lorsqu'un « prédateur » ne mesurant que 5 mm maximum, armé de mandibules dont la taille se calcule en micromètres, s'attaque à une « proie » de 1 à 2 cm de long, la mise à mort intervient après que la proie ait commencée à être grignottée (c'est donc très long, ça se mesure en heures). C'est ridicule.
  • l'éleveur ne donne que des animaux provenant d'élevage(s) parallèle à ses fourmis : il est dangereux pour ses fourmis et idiot de prélever des animaux dans son jardin ou ailleurs pour les donner en pâture à ses petites protégées. On trouve assez facilement des exemples ou des personnes donnent à manger des bestioles qu'ils ne savent même pas identifier. Et quand ils montrent des photos de ces victimes, on découvre des espèces parfois protégées, ou des espèces potentiellement prédatrices de fourmis ou encore des espèces non comestibles.

Bref, comme vous pouvez le voir, c'est très simple en apparence mais si l'élevage des fourmis ne nécessite pas de compétences particulières (en tout cas pour les espèces les plus communes), il nécessite beaucoup de patience car souvent, le passage de l'oeuf à la larve puis à la nymphe et enfin à l'imago (le stade adulte) dure 1 à 2 mois selon les espèces (si les conditions idéales sont réunies). Tout ce temps est mis à profit pour :

  • se renseigner plus en profondeur sur les us et coutumes de l'espèce élevée;
  • prendre des photos (et la macrophotographie avec des moyens de fortune est assez marrante);
  • effectuer des comptages, des mesures, des observations comportementales...

Bref, tout ce qu'il faut pour se prendre pour un entomologiste en herbe. Pouvoir partager ceci avec son entourage c'est encore mieux. D'ailleurs l'élevage des fourmis est totalement envisageable au collège en sixième, puisque ça permet d'initier les élèves à beaucoup de choses[3] :

  • les caractéristiques des insectes;
  • la prise de conscience de la diversité du biotope et son importance;
  • l'importance des données statistiques en sciences;
  • les conditions nécessaires pour assurer un bon développement;
  • les stades du développement;
  • et j'en passe...

En tout cas, les élèves ont eu vite fait de chercher là ou je leur avais dit : dans leur piscine ou le jardin ou le parc de la ville : ils en sont revenus avec des gynes Messor barbarus de toute beauté, et vu que je possède une colonie qui commence à être bien développée vieille de un an, j'ai tout ce qu'il me faut au cas où :)

Notes

[1] je reste volontairement flou, les passionnés trouveront facilement l'information.

[2] mélange qui ne nécessite aucun apport étant donnée la taille des fourmis, la quantité ingurgitée est faible.

[3] Je rassure le lecteur, je n'ai pas fait tout ça! Ce sont juste des pistes dont seulement certaines ont été exploitées.