La pauve courge, pleine d'illusions, s'était faite broyer, mastiquer, ruminer, trimballer dans tous les sens, déchiquetter et dissoudre pour finir par sortir, sous forme de bouse bien belle et dodue dans le magnifique pré de l'unique vache.

Au début, on se dit toujours qu'on va se faire à toute nouvelle situation, alors ses petites graines de courge encore intactes se sont mises à germer, mais voilà. En regardant autour d'elle, dans ce si magnifique pré tout vert vu de loin, elle était en fait un champ de bouses. Oh, la quiétude régnait dans ce champ mais il s'y passait des choses étranges : certaines bouses, plus grosses que les autres, écrasaient des bouses plus petites, surtout celles dont sortaient des plantules. Notre chère petite bouse ne s'inquiétait pas trop, elle était légèrement acide, et si quelques grosses bouses étaient déjà venues lui piquer ses graines, elles étaient reparties vite fait : notre bouse avait vite compris que les prêts de graines se soldaient par des dons définitifs et qu'en plus, les géants à bottes évitaient de marcher sur ces grosses bouses, mais ne se génaient pas pour écrabouiller toutes les autres : germées ou pas.

D'ailleurs notre petite bouse s'inquiétait : il y avait de moins en moins de bouses dans le pré, et il y en avait encore moins qui germaient. La vache transgénique était-elle malade? Mangeait-elle de la cochonnerie? Il était vrai que notre petite bouse n'avait pas vu la grosse vache transgénique depuis un bon moment, mais elle savait qu'elle était là, quelque part[1], un peu comme son copain, le chat de Schrödinger... Ceci dit s'était étrange, car les bottes elles, étaient de plus en plus nombreuses, écrasaient toujours les petites bouses, jamais les grosses, et l'herbe folle avait fini par envahir le pré. Les mouches aussi étaient de plus en plus nombreuses...

Enfin, se n'était pas bien grave, car notre petite bouse savait que tôt ou tard elle finirait soit par donner tous ses éléments à ses plantules qui deviendraient de belles et grandes fleurs si les bottes ne les écrasaient pas. elle savait aussi qu'elle finirait par se faire recycler et deviendrait autre chose, ce qui n'était pas forcément réjouissant quand on avait toujours tout fait pour être là ou on était.

Il n'empêche que c'est assez pénible de se faire écrabouiller par des bottes quand on est une bouse.

Notes

[1] Elle voyait souvent les mouches habituelles lui tourner autour, les mêmes mouches qui voulaient se poser sur elle pour la parasiter avec des trucs idiots.