Classement des bahuts : merci l'Express
Par Stéphane Bonhomme le samedi, décembre 15 2007, 16:31 - Education - Lien permanent
Bon je sais que ce sujet a déjà été traité, mais il y a un côté qui a été oublié dans les analyses que j'ai pu lire. Le numéro de l'Express qui nous intéresse est ancien, certe, mais n'a pas encore eu le temps de se dégrader (de toute façon, il n'est pas biodégradable, mais il brule bien, sauf que la flamme est verte!). Il s'agit du numéro 2942 du 22 au 28 novembre 2007 intitulé en couverture Spécial Marseille, Les vrais bons lycées
, avec mention spéciale le match privé-public qui permet déjà de deviner ou le journal veut aller.
Section Les vrais bons lycées p.50 à p.74 (la page 50 explique les indices fournis et utilisés par le journal).
Le taux de réussite au bac a été calculé sur 3 années (2004, 2005 et 2006), sans aucune distinction de sections. Juste une remarque en passant. Tous les lycées, publics comme privés, n'accueillent pas toutes les sections. Et si vous vous amusiez à retirer de la liste la section ex STT, encore STG[1], certains lycées feraient des bons en avant côté classsement. De plus, tous les établissements n'y sont pas, il faut aller sur le site du journal pour tous les voir : la comparaison s'en retrouve au final totalement biaisée.
La capacité à faire progresser les élèves. Il s'agit à priori d'une simple différence entre le taux de réussite obtenu par la lycée et celui que l'on pouvait attendre compte tenu de l'origine sociale et de l'âge moyen des élèves. Voilà un indice magnifique, ils auraient dû l'intituler rentabilité pendant qu'on y était. Si on tient compte de ce que dit Laurence Debril p.42 Une étude publiée par la DEP, en juillet 2004, a établi que les chances de réussite dépendent beaucoup plus des caractéristiques personnelles (retard scolaire, origine sociale, sexe) que du secteur de scolarisation. Les lycéens issus d'un milieu très favorisé - 41% des candidats au bac - obtiennent ainci un taux de réussite supérieur à celui des élèves issus d'un milieu défavorisé
, il faut en conclure qu'un lycée peuplé d'enfants issus de milieu défavorisés et qui obtient de bons résultats au bac, aura un indice élevé, alors qu'un lycée ayant de bons résultats peuplé lui d'enfants plutôt issus d'un milieu favorisé devrait avoir un indice très faible. Ce dernier aurait donc le même indice qu'un lycée ayant de mauvais résultats avec des élèves issus de milieu défavorisé : quel est l'intérêt de cet indice? Mystère.
Enfin le dernier indice, celui intitulé lycée sélectif ou accompagnateur. Il s'agirait de la probabilité pour qu'un élève entrant en seconde obtienne son bac dans le même lycée. Littéralement, je m'attends donc à trouver un nombre élevé reflétant une probabilité élevée pour un lycée classé comme 'accompagnateur et un nombre faible pour un lycée classé comme sélectif''. En effet, moins la probabilité pour qu'un élève entrant en seconde obtienne le bac dans le même lycée est élevée, plus ce lycée semble sélectionner ses élèves, logique à priori. Mais, le journal précise : les lycées sélectifs ont donc des notes négatives, les lycées accompagnateurs des notes positives.
Là je ne comprends plus rien : à partir de quelle probabilité décide-t'on qu'un lycée sera sélectif ou pas? De plus, je veux bien qu'on donne dans le cosmétique pour clarifier les choses, mais une probabilité négative, je ne connais pas du tout.
Après le nom de chacun de ces indices, des astérisques étaient présentes, se retrouvent dans le tableau, mais ne mènent à aucun indication supplémentaire. Commençons donc au hasard par la région parisienne et ses grands lycées[2].
Lycée Henri IV (public), 17ème lycée de France, mais 1er sur Paris :
- taux de réussite au bac : 100%
- capacité à faire progresser : +6
- lycée sélectif ou accompagnateur : +19
Voilà donc un lycée ou il fait bon travailler : le milieu social est plutôt aisé (Vème arrondissement, sans parler de toutes les dérogations encore en vigueur à ce moment là), les élèves progressent et ont tous le bac et le lycée semble être accompagnateur. Heu, il y a comme un truc qui dérange, voyons-en un autre.
Lycée Louis-le-Grans (public), 31ème lycée de France, 5ème su Paris :
- taux de réussite au bac : 99%
- capacité à faire progresser : +5
- lycée sélectif ou accompagnateur : +18
Rolala! mais ce sont les perles de la République là. Normal nous sommes dans l'île de la France!
Plus sérieusement, pour ceux qui ont pris soins de lire l'article précédent ce classement, Laurence Debril (encore elle) écrit p.42 : A Paris, pour l'entrée en seconde, les proviseurs peuvent choisir les élèves sur dossier - ce qui explique les excellents résultats d'Henri-IV ou de Louis-le-Grand.
On comprend donc que ces deux lycées parisiens sont hyper sélectifs.
Pré-conclusion partielle double :
- Le journal l'Express s'est totalement planté sur l'indice lycée sélectif ou accompagnateur car il est positif pour ces lycées alors qu'il devrait être négatif. Ou alors, son indice n'a aucune signification, dans la mesure ou le calcul ne prend aucunement en compte une sélection faite en amont : à l'entrée en seconde.
- Une probabilité a pour moi une valeur comprise entre 0 et 1, ici on dépasse ces valeurs en positif comme en négatif! La rigueur n'est pas à chercher dans un article de journal!
On a là un bien bel exemple de manipulation de l'information : les deux lycées cités ne sont pas sélectifs puisqu'ils accompagnent les élèves triés sur le volet de la seconde à la terminale avec un taux de réussite stalinien. Promis, pas de sélection pendant les 3 années de lycée! Ensuite, prétendre qu'un établissement est sélectif car un élève qui entre en seconde va passer son bac ailleurs, c'est oublier bien vite que tous les lycées ne disposent pas de toutes les sections : un élève de seconde du lycée Cézanne (Aix en Provence) voulant aller en première SMS doit aller, par exemple, au lycée Zola (Aix en Provence). Le premier cité est sélectif car l'élève n'y passera pas son bac, le second cité est sélectif car l'élève n'y est pas entré en seconde!? De la jolie analyse que nous avons là, une bonne connaissance du système d'orientation en lycée également!
Et le privé? Fort logiquement, sauf à Paris (c'est difficile de battre Henry IV et ses 100%), les établissements privés, qui ne pratiquent que peu voire pas du tout de sélection pendant le lycée, obtiennent souvent les meilleurs résultats. Que faut-il y voir?
- les élèves du public sont plus mauvais que ceux du privés?
- la façon chrétienne d'aborder les mathématiques[3] est proprement miraculeuse sur les résultats au bac?
- le public est la poubelle du privé?
Si on en croit toujours Laurence Débril (toujours à la page 42) ...en plus d'un recrutement globalement haut de gamme, les établissements privés recourent souvent à un écrémage plus ou moins avoué, afin de présenter les meilleurs au bac.
Bref, les établissements privés font en général ce que quelques grands lycées public de grandes villes pratiquent en particulier : de la sélection anté-seconde. Ils ne peuvent donc pas être taxés de sélectif, refusent les mauvais dossiers et virent les géneurs issus d'une mauvaise pré-sélection. Dans ces conditions, il est normal qu'un établissement privé obtienne de bons résultats, c'est d'ailleurs même étonnant qu'ils ne soient pas meilleurs : il faut dire qu'à un moment il faut bien remplir les caisses.
Mais qu'est-ce qui attire les parents vers de tels établissments? Même article, même page, le même Eric de Labarre l'explique: Nous tentons d'éveiller l'intériorité, de donner un sens à la vie des élèves, de développer leur esprit critique.
Mais en public c'est exacetment pareil! Je n'y vois pas du tout une explication suffisante.
On peut également lire ceci : Dans le privé, l'exigence est bien plus élevée, quitte à pousser un peu trop loin des élèves qui sont encore des enfants. Personne pourtant, ne s'en plaint. Parce que cette stimulation s'accompagne aussi d'une grande attention portée à la personnalité de l'individu.
Ah! c'est sûr que là, le public est largué! Pourquoi? Parce que tout simplement si on osait pousser les élèves dans leurs retranchements on se heurterait :
- à l'institution qui ne parle que des élèves en difficulté. La tendance actuelle est à mettre les exigences au niveau de l'élève le plus faible;
- aux parents qui n'hésitent plus à vous rouler dans la boue si les notes de leurs chers bambins sont anormalement basses, parents qui n'hésitent plus à retirer leurs enfants du public pour les mettre dans le privé, et les ramener quelques mois à 1 an plus tard, leur enfant n'ayant pas le niveau finalement pour suivre, n'ayant pas aimé la dicipline plus stricte, les cours de religion...
Par contre il est bien vrai que dans le public on se fout totalement des élèves. Personne n'y prête la moindre attention, d'ailleurs on dit même que si on changeait par magie tous les élèves d'une classe en un clin d'oeil, les prof ne s'en rendraient pas compte. Il faudrait arréter les foutaises quand même!
Conclusion générale : celà fait quelques années que l'Education encore Nationale tourne à 3 vitesses :
- il y a ceux qui peuvent payer pour que leur gamin aillent suivre des cours de religion dans les établissements les plus chers;
- il y a ceux qui ne peuvent/veulent pas payer et qui, par passion républicaine magouillent pour que leur gamin soit inscrit dans les meilleurs établissements locaux (surtout vrai dans les grandes villes comme, euh, au hasard Paris);
- il y a tous les autres (majorité) qui, d'après le classement de l'Express, se retrouvent dans des établissement de seconde zone, sans moyens supplémentaires par rapport aux établissements pilotes/élites. Ce sont des établissements jamais montrés en exemple, mais parfois montrés du doigt en cas de problème, l'omerta y étant moins forte.
Que dire des établissements privés en bas de classement? Ils contiennent des élèves atypiques ayant des parents surs du fait que le public c'est LE mal, et pouvant payer pour une espèce de garderie éducative.
Conclusion : comme peu de parents habitant Marseille vont aller scolariser leurs enfants à Paris, et sachant que le bouche à oreille local est plutôt efficace, ce classement (biaisé par des indices inutiles) n'a aucun intérêt. N'oubliez pas que, de toute façon, quel que soit le lycée public choisi, ce dernier aura 80% minimum de réussite au bac. N'oubliez pas non plus que, la loi du silence est d'autant plus forte que l'établissement est classé haut de gamme, qu'il soit privé ou pas : les problèmes et incidents n'existent donc pas, ou alors se sont de fausses rumeurs lancées par les concurrents.
Notes
[1] Par exemple, puisqu'il s'agit de LA section dans laquelle on retrouve le plus d'élèves ayant subi plutôt que choisi leur orientation
[2] Oui je sais, en couverture c'est marqué Marseille, mais à l'intérieur il y a toute la France.
[3] Propos de Eric de Labarre recueillis par Laurence Debril : Nous n'enseignons pas les mathématiques catholiques, mais nous avons une façon chrétienne de les aborder.
Commentaires
Je comprends qu'il t'a fallu presque 1 mois pour décortiquer l'article en question. Déjà que comprendre les statistiques et les probabilités (je parle ici des vraies, celles enseignées dans les cours de math) n'est pas aisé; ces "stats et probas" à la sauce éduc'nat sont pires qu'une salade de mon (beau ?) pays.
J'aime la "capacité à faire progresser les élèves", qui part d'une base qui me semble déjà curieuse : comment peut-on déterminer l'indice initial "taux de réussite que l'on peut attendre compte tenu de l'origine sociale et de l'âge moyen des élèves". Ensuite, le vraiment curieux "indice accompagnateur".
En fait, ces pseudo-stats sont comparables à tous les indices économiques : c’est du vent pour impressionner le bon peuple; utiliser des indices, des probabilités, des calculs fait "scientifique", fait également progresser la vente de la dite revue, et surtout donne de bons prétextes au ministère, à certains partis et associations pour donner encore moins de moyens au public pour faire "tourner" au mieux la machinerie privée.
Bon, de toute les façons, il ne me reste plus que 3ans et demi à rester dans "la grande maison" qui vire à "la grande récré, ou plutôt à la foire d'empoigne dans certains établissements. La faute non aux enseignants qui font ce qu'ils peuvent avec les moyens dont ils disposent (respect des textes, des programmes, des instructions ...) ; mais au système lui même qui, comme tu l'as justement dit "la tendance actuelle est à mettre les exigences au niveau de l'élève le plus faible" afin de faire passer rapidement ces bambins vers un baccalauréat qu'on leur offrira sur un plateau, obtention facile avec tous les artifices et divers bonus : bego.06.free.fr/index.php... Le réveil sera ensuite dur dans l'enseignement supérieur, mais c'est une autre histoire (la suite dans le prochain numéro ?)
Bonjour,
merci pour votre texte, je suis en train de chercher un lycée pour la rentrée 2008.
Connaissez-vous un article qui parle du nouvel obs N°2202 du 18 janvier 2007 avec son CD-rom sur les résultats au bac et les "filières d'excellence". Dans cette liste, certains lycées avec les mêmes résultats au bac que d'autres, apparaissent en rouge = DANGER. Je m'y suis fiée dans mes recherches mais après la lecture de votre article, j'affine mon jugement.
Respectueusement.
Non, je ne connais pas ce numéro (je suis tombé sur celui dont je parle ici par hasard).