Journalisme, rigueur et oubliettes
Par Stéphane Bonhomme le mercredi, juillet 11 2007, 14:13 - Opinion - Lien permanent
En France, on a l'immense chance de pouvoir avoir accès aux informations, je devrais même dire à l'Information, par opposition à ce qu'ils ont droit dans certains pays souvent auto-qualifiés de républiques voire même de démocratiques. Seulement voilà, dans nos pays de chanceux ou la presse est libre, on se demande parfois où est la différence.
Par soucis d'intégrité, je suis allé voir une définition du terme journaliste, dont voici le début (source Wikipedia) :
Un journaliste est une personne dont l'activité professionnelle est le journalisme. On parle également de reporter (de l'anglais : report, rapporter) car il rapporte des faits dans l'objectif d'informer le public. Un journaliste écrit des articles ou en fait une présentation pour une diffusion ou une publication dans un média de masse comme un journal, la télévision, la radio, un magazine, un film documentaire ou l'Internet.
Par voie de conséquence, le code déontologique du bon petit reporter veut que celui-ci appréhende toute information, tout fait, avec une vision critique. Celà signifie entre autre, qu'un bon petit reporter se doit de vérifier ses sources... Dans la théorie c'est une belle phrase, souvent entendue quand certains font leur autocritique, mais passant rarement du concept au concret dans les faits.
Les faits justement. Pour rapporter des faits, il faut les avoir vus/lus/entendus, ce qui n'est pas toujours le cas dans la majorité! Les faits en question ont déjà été rapportés par d'autres. On finit par avoir une succession de rapportages qui a pour conséquence une information déformée, plus ou moins éloignée de l'originale. Le cas le plus classique est le nombre de victimes dans une catastrophe, victimes pas toujours vivantes ou mortes.
Ben tiens! On continue avec les catastrophes sur le thème je suis journaliste, je donne des leçons.
Qu'un avion s'écrase, qu'une usine nucléaire ou pas explose, qu'un train déraille et on a invariablement droit, surtout en cette période estivale ou visiblement il ne se passe plus rien nulle part, aux sempiternelles questions du genre :
- quand ça se passe en France : qui est le coupable?. Ce coupable est rarement trouvé, enfin pour éviter d'être trop mauvaise langue, s'il s'agit d'une personne morale, il est vite trouvé, de même s'il s'agit de quelqu'un sans envergure. Par contre la personne physique, s'abritant derrière la personne morale, elle, est rarement trouvée par un journaliste, sauf au moment du procès, et encore;
- quand ça se passe à l'étranger : est-ce que c'est possible en France? En France les catastrophes ne sont jamais possibles, sauf à la frontière, dans ce cas c'est toujours la faute des employés de l'autre nationalité.
Le journaliste joue également un grand rôle pédagogique en expliquant les tenants et aboutissants de tout. L'affaire Clearstream en est un parfait exemple de limpidité journalistique : au tout début de cette histoire grand guignolesque, j'ai du demander autour de moi de quoi ça parlait, et j'ai pu constater que je n'étais pas le seul dans le brouillard. Je ne suis pas un exemple surement, mon cerveau est lent surement aussi. Alors on va prendre un autre exemple. Pas plus tard que ce midi, sur France3, un reportage parle du thème à la mode du moment : le salaire des français et l'inégalité de traitement homme/femme. Pour illustrer ses propos le journaliste prend en exemple les cadres parmis lesquels 18% sont des hommes et 12% des femmes... Il n'a pas indiqué si les 70% restants étaient des extra-terrestres ou des hermaphrodites. Le résultat? Pour annoncer une information, on en remplit des pages, alors que ça pourrait tenir dans un seul paragraphe, il y aurait alors moins de verbiages et d'erreurs.
Il y avait une blague sur les technocrates dans un désert de sable, on pourrait en faire une avec les journalistes et la production d'électricité d'origine éolienne.
Autre exemple : je vais me souvenir longtemps d'un journaliste à la radio parlant des distances des planètes en années lumières (jusque là pas de problèmes) et qui, en changeant de sujet, utilise toujours les années lumières en énonçant des dates du XXème siècle. Vous allez me dire : c'est un lapsus!
. Le problème, c'est que ce genre de lapsus, que dans la presse écrite on a vite fait de transformer en coquille, est de plus en plus courant. A se demander s'ils prennent la peine de se relire, s'ils comprennent de quoi ils parlent! Encore heureux que certains journalistes sont dits spécialisés... ils racontent autant de bêtises que les autres, en se contentant de débiter le dossier de presse gentiment préparé par le service communication de l'entreprise concernée. Et c'est là ou on aborde l'un des deux points qui m'énerve le plus : la fainéantise intellectuelle. J'ai du mal à croire que les cadences sont à ce point infernales qu'il faille se contenter de débiter du pré-digérer en faisant croire qu'on a cherché longtemps. D'ailleurs, pour tout dire, si vous cherchez des dossiers de presse, vous verrez qu'ils sont très courts, toujours très courts, avec des mots simples car il faut dire les choses vrais simplement aux journalistes. Le dossier (pas de presse) lui, n'est jamais lu, sinon un journaliste de base, sachant lire et écrire en corrigeant ses fautes sous Word (TM microsoft) serait capable de comprendre qu'il y a des trucs qui clochent.
L'autre point qui fait mal, c'est que pour rapporter une information, il faut avoir une certaine honnêteté intellectuelle, certains parlent même d'éthique. Quand on a comme patron un grand groupe industriel ou autre, l'éthique me fait tiquer, car entre les intérêts financiers et donc forcément politiques, l'information est déformée de façon plus ou moins subtile. Faites l'expérience vous même, le plus facile étant avec la presse écrite, puisque là il existe une presse plutôt de gauche, et une autre plutôt de droite (ce qui est totalement incompatibel avec la pratique du respect de la déontologie journalistique), vous aurez ainsi les cas les plus démonstratifs de divergence d'information pour un même fait.
Dans le même genre on pourrait parler des dialogues journaliste/invité toujours plus softs que journaliste-dans-son-fauteuil/journaliste-qui-est-sur-place-pour-faire-bien : les questions qui fâchent sont toujours posées à un confrère, jamais à un invité.
Dernier point concernant internet cette fois-ci. Il est de bon ton de dire que seuls ceux qui sont payés par une entreprise de presse (salariés ou pigistes) sont des journalistes. En gros, en France, ne peuvent se prétendre journalistes que ceux qui ont fait des études pour (dans la majorité des cas) et sont donc titulaires d'une carte de presse (leur donnant droit à pleins de choses gratuites, mais ce ne sont pas des nantis parait-il). Raison pour laquelle beaucoup d'entre eux méprisent des sites d'informations/opions alimentés par des non professionnels : pensez-vous, ce ne sont pas des pro, ils ne savent pas faire. Et c'est là qu'arrive une nouvelle catégorie de journaliste.
<attention je vais parler de moi, vous pouvez zapper ce passage>
J'ai été approché par un organisme privé qui voulait absolument me faire rentrer dans une catégorie : il parait que je suis un journaliste free-lance, ce qui me fait une belle jambe. C'est une jolie appellation indiquant qu'on n'a pas de carte de presse, qu'on n'est pas payé mais qu'on rédige des articles pas trop nuls puisque certains sont à priori reconnus (par qui? Mystère)... Seulement voilà, le soufflet est vite retombé quand j'ai compris qu'ils voulaient me vendre des listes de newsletters pour me permettre de rédiger mes articles... quelle rigolade quand même : je suis l'exemple parfait de celui qui écrit un article dans un domaine qu'il ne maitrise pas entièrement, mais qui se contente de faire partager ses trouvailles/recherches aux autres en se faisant plaisir (et en précisant les limites de l'article pour éviter de duper le lecteur). Je ne vois pas ou on peut dire que je suis journaliste là dedans, sauf si on se réfère à la défintion théorique d'un journaliste, mais dans ce cas ce ne sont pas ceux qui se prétendent tels qui le sont, ce qui en revient au thème de ce billet.
</fin du zappage, j'espère que vous avez bien ri>
Cette piètre opinion que j'ai du journalisme ne correspond pas à tous les journalistes bien sûr : il y en a, souvent dans la rubrique chiens écrasés comme on dit, qui font un travail de meilleure qualité que les autres, mais ceux là ne pourront que très rarement monter dans l'échelle sociale du journalisme, car trop intègres. Les autres, qui ne rentrent pas dans cette description, ce sont ceux qu'il faut en général appeler grands reporters. Non pas qu'il faille prendre des risques pour être catalogué vrai journaliste, mais simplement ces grands reporters sont à la source de l'information, ils ne se contentent pas de débiter un papier préparé à l'avance par quelqu'un d'autre et n'ont pas besoin de recopier les dépêches d'une agence de presse quelconque et vérifient leurs informations auprès de plusieurs sources.
Conclusion, un journaliste en France c'est quelqu'un qui fait une dissertation par jour, ou qui passe à la télé 30 minutes par jour[1], qui informent et donnent des leçons aux autres en tenant compte des impératifs commerciaux et politiques de leurs patrons et de leurs opinions personnelles. Peut-on sérieusement encore parler d'information? Quelle est la différence avec les pays ou la censure existe officiellement? Et quid de l'impact d'une telle désinformation sur les foules?
Notes
[1] On ne parle pas de leur temps de travail à eux, pure provocation, je sais.
Commentaires
Que voilà une belle dissertation avec laquelle j'adhère complètement. C'est pour cela que la plupart du temps, dans mes billets je remplace "journaliste" par "journaleux".
Mais je crois que le pire sont les informations scientifiques : elle font pâlir d'envie les perles des copies de bac. Journaliste = manque de rigueur est une évidence; tout cela pour dire "la nouvelle" avant le voisin et concurent. Une autre chose qui m'énerve également dans les productions tant écrites , mais surtout audio-télévisuelles : ce sont les mots "estrangers" essentiellement d'origine anglo-saxone, utilisés pour faire savant alors que des équivalents français existent.